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  Contacts de André Léo avec le journal l’Egalité ( Michel Bakounine et Charles Perron )

En 1869, André Léo participe durant trois mois au journal dont Bakounine est un des instigateurs en Suisse. Ses courriers sont repris dans les oeuvres de Bakounine publiées en 1911 chez Stock ( page 25 à 36 )

mardi 29 juillet 2008

Madame André Léo et l’ÉGALITÈ.

Faits divers. — Nous enregistrons une nouvelle qui fera, nous n’en pouvons douter, le plus grand plaisir à nos lecteurs. Un des premiers écrivains socialistes de France, Mme André Léo, a bien voulu nous donner l’assurance qu’elle consentait à prendre place parmi les collaborateurs de l’Égalité (1).
(Egalité du 27 février 1869.)

Nous publions la lettre suivante, adressée à l’un des membres de notre Association :

Paris, 2 mars 1869.

En entrant dans la rédaction du journal l’Egalité, pour lequel je vous remercie d’avoir désiré mon concours, j’éprouve le besoin de faire une courte profession de foi, nette et sincère. En voici la raison :

je suis d’accord avec vous sur le but ; nous diffèrerons quelquefois sur les moyens.

Je sens toutes les tristesses et toutes les colères que doit exciter le spectacle d’un monde où la misère des travailleurs est la condition nécessaire de l’abondance des oisifs. Un tel système, inique, meurtrier, dépravant pour tous, doit être changé.

S’il peut être expliqué au point de vue historique, il ne peut être justifié du jour où la conscience humaine a admis les principes supérieurs qui le condamnent. Non, il n’y a point de lois qui puissent prévaloir contre la justice. Un ordre prétendu, qui admet la souffrance comme condition de ce qu’on appelle la paix, n’est que le désordre, et il n’y a point de science économique, si profonde qu’elle se dise être, que ne réduise à néant la protestation du plus humble des travailleurs, réclamant avec le sentiment de son droit le bien-être, l’instruction et le loisir nécessaires à toute créature morale et intelligente. La justice, en un mot, n’a qu’une base, une définition : l’égalité.

Mais nous ne pouvons arriver à ce qui doit être qu’en comptant avec ce qui est, je veux dire avec les conditions naturelles, et même actuelles, de la pensée et de l’action dans l’être humain. Avant d’agir, il faut connaître le terrain sur lequel on doit marcher ; la volonté est un grand levier, mais tout levier doit porter sur quelque chose.

D’un autre côté, qui revendique au nom de la justice doit l’observer. Les soutiens du droit, cause sacrée, doivent-ils imiter les actes de ceux qui, n’ayant en vue que des intérêts, y marchent par tous les moyens ?

Si la colère est facile à ceux qui souffrent, si leur impatience est légitime, ceux qui acceptent la noble tâche de répandre l’idée, de communiquer à d’autres leurs pensées, ont besoin de juger les choses d’un point de vue général, avec une réflexion impartiale et une connaissance aussi approfondie que possible de l’état des esprits et des possibilités d’action.

On arrive alors à constater que, même parmi les privilégiés du système, l’ignorance — l’ignorance véritable, celle du vrai — n’est pas moindre généralement que parmi ceux qui ne savent ni lire ni écrire. En mettant hors de cause la classe des exploiteurs de profession, l’inconscience est générale. Elle existe dans les foules de toutes les classes, de même que dans toutes les classes les intelligences d’élite aspirent au bien, reconnaissent l’égalité, et cherchent les moyens de l’établir.

Il s’agit à mes yeux, vous le voyez, de s’entendre bien plus que de se haïr, de s’éclairer bien plus que de se vaincre.

Sans doute, il y a des cercles vicieux qu’il faut rompre, parce qu’ils empêchent tout progrès ; mais en même temps, si légitime que soit le sentiment de la révolte, il doit compter avec cette loi plus inexorable qu’on ne pense : c’est qu’il faut avant tout se faire comprendre, que n’être pas compris c’est, au point de vue moral, ne pas être ; que rien ne vit en ce monde que par concours et consentement, l’organisme social comme l’individuel.

C’est pourquoi rien ne me semble plus funeste aux intérêts de la démocratie que cet esprit d’attaque et de dénigrement qui la fait se combattre elle-même et qui sert si bien ses ennemis. La démocratie, — une minorité, — en face du pouvoir armé, en face d’une foule ignorante, que son inertie morale et intellectuelle donne presque tout entière à l’ordre établi, semble prendre à tâche de se diviser à l’infini, de se réduire aux fractions les plus minimes, par l’intolérance de ses opinions.

Chacun de ses groupes, serré autour de sa conception particulière, jette aux groupes voisins des regards de défi, des paroles d’insulte, et les traite en- ennemis. — Qu’ont fait ces criminels ? — Ils ne pensent pas tout à fait comme nous.

Est-ce une raison de soupçonner leur bonne foi et de les traiter avec mépris ?

Nous rêvons l’union de tous les hommes dans une organisation sociale où s’identifieront la science et la justice, mais qui ne saurait non plus se passer d’être libre et fraternelle. Nous flétrissons les moyens odieux du despotisme, qui règne par la violence et la terreur ; nous raillons, d’une indignation encore frémissante, le joug insolent de ces clergés qui prétendaient régler l’essor de la pensée et gouverner la conscience. En répudiant ces vieux et sanglants dogmatismes, devons-nous garder leur esprit ? Devons-nous parler le langage de ces despotes, si pleins de foi en eux-mêmes qu’ils se croyaient réellement supérieurs au reste de la terre, et considéraient comme une offense la moindre objection, comme un crime la moindre résistance ? Allons-nous aussi excommunier ?

Nous croyons à l’égalité ? Soyons conformes à notre foi en respectant la dignité d’autrui comme la nôtre et en n’élevant point, sans preuve, de soupçons contre la loyauté de ceux qui diffèrent de nous.

Quand on comprend l’injustice de tout dogme imposé, l’insuffisance de tout système non modifiable, le progrès incessant de la pensée, il faut admettre que tel ou tel puisse honnêtement, et avec de bonnes raisons, avoir un point de vue qui n’est pas le nôtre.
Car tous les yeux ne voient pas de même manière. Nous-mêmes, nous avons changé. Nous pouvons nous modifier encore et nous devons même l’espérer, — à moins d’être absolument sûrs que nous possédons la science complète et la perfection absolue. Auquel cas même, l’indulgence nous serait encore commandée, et plus que jamais, une telle supériorité n’étant pas donnée à tout le monde.

Ce sont des attardés, je vous l’accorde ; eh bien ? Mais ils sont en route ; mais ils suivent le chemin que vous avez déjà parcouru. S’ils se traînent, s’ils se reposent, s’ils sont infirmes, les bourrer, est-ce le moyen de les faire marcher plus vite ? Laissons à nos bons gendarmes ces procédés.

Qu’on manque de tolérance pour les gens qui vous pillent, vous calomnient, vous emprisonnent, vous mitraillent, à la bonne heure. Ces gens-là sont bien nos ennemis, et le cas de légitime défense nous oblige à les combattre avec les armes qu’ils emploient eux-mêmes. Mais ceux qui adoptent le même but que nous, qui cherchent comme nous la justice dans l’égalité des conditions sociales pour tout être humain, ceux même qui, n’adoptant pas nettement ce but, y tendent en définitive, en s’efforçant d’élargir la vie commune, ceux-là, les combattre et les écarter parce que leurs moyens diffèrent des nôtres, c’est frapper sur nous-mêmes, combattre notre propre armée, jouer le jeu de nos ennemis.

II est des esprits sincères, dévoués, qui, tout en déplorant ardemment des maux qu’ils cherchent d’ailleurs à soulager par tous les moyens possibles n’en estiment pas moins que les changements brusques, immédiats, ne sont pas plus dans l’humanité que dans la nature. Sans doute, l’homme peut quand il veut. Mais il ne veut qu’en raison de ce qu’il est, de sa situation, de ses lumières. Un jugement aveuglé par l’éducation, par les préjugés, n’admet que des modifications nécessaires. Ils sont rares, ceux qui peuvent être subitement éclairés par le choc d’idées contraires.

S’il était facile de transformer les esprits, les transformations sociales aussi seraient faciles, immédiates. Il suffirait de montrer l’intérêt commun, qui est le fond de toute amélioration vraie. Il n’en est pas ainsi. Constater cette vérité, est-ce donc s’en réjouir ? En face des désordres d’une maladie, le médecin est-il coupable d’en prévoir les phases et d’assigner à un terme lointain la guérison ?

Avec moins de passion, on reconnaîtrait qu’au point de vue du progrès social, si les pionniers aventureux sont utiles à l’avenir, les combattants de l’arrière-garde sont les plus utiles dans le présent.

Ce sont eux qui rallient et attirent les masses, parce qu’ils s’en font mieux comprendre. — Les progrès qu’ils obtiennent sont faux, insuffisants ? — Non, car ils en provoquent d’autres. — Lenteur fâcheuse !— Oui, mais que voulez-vous ? l’homme est ainsi fait qu’il doit, pour arriver en un lieu, parcourir successivement tous les points de la distance. Et sa volonté, de même, est ainsi faite que, si vous l’en- traînez de vive force où il ne veut point aller, traînez de vive force où il ne veut point aller, il luttera, vous échappera et s’enfuira plus loin qu’il n’était auparavant. Est-ce un mal ? Non, puisque c’est par là qu’il rejette le despotisme dès qu’il ne le consent plus. Lui en imposer- un qu’il ne consent pas est impossible. Heureusement ! sans cela, il ne
serait pas né pour la liberté.

Ces manières de voir ne me paraissent pas celles de la plupart de vos collaborateurs. A mon avis, il importe peu, puisque notre but est le même. Je crois plutôt qu’une discussion de ce genre peut être utile, et qu’il est bon que tous ne parlent pas de même. Seulement, après l’annonce que vous avez bien voulu faire (en termes trop flatteurs) de ma collaboration, j’ai dû signaler ces différences et m’expliquer, une fois pour toutes, avant d’entrer dans le droit commun de l’anonyme, — que sans cela j’eusse accepté tout d’abord.

Agréez, etc.

ANDRÉ LÉO.

Nous avons inséré cette lettre d’autant plus volontiers qu’elle résume éloquemment les raisons qui militent en faveur d’un rapprochement des différents partis démocratiques.

Nous en prendrons occasion pour nous expliquer une fois pour toutes sur ce sujet.

Nous comprenons le sentiment élevé qui a dicté la lettre qu’on vient de lire, mais nous ne saurions nous laissé entraîner par ces élans de cœur ; nous savons trop qu’ils ont toujours réussi à perdre la cause du peuple, et nous ne pouvons ni ne devons oublier quelles tristes conséquences l’esprit de conciliation a eues pour la classe ouvrière, pour cette classe qui, ayant toujours souffert, s’est toujours révoltée, et a toujours été trompée par trop de confiance,
par trop de bonté, pour cette classe qui a si généreusement versé son sang pour le plus grand profit de ceux à qui elle avait fait des concessions, pour la bourgeoisie, qui maintenant l’opprime et l’affame.

Ces leçons ont profité, les ouvriers ne se laisseront plus entraîner par leur cœur, ils ne concéderont plus rien.

Toute concession aurait pour effet de reculer l’émancipation complète du travail et ne pourrait produire qu’un affranchissement partiel du prolétariat, c’est-à-dire la création d’une nouvelle classe qui, à son tour, deviendrait oppressive.

Cette perspective, examinée par le Congrès de Lausanne (1), a été repoussée : Tous ensemble ou personne, tel a été l’esprit du Congrès sur cette

(1) Une des questions formant l’ordre du jour du deuxième Congrès général de l’Internationale, tenu à Lausanne du 2 au 8 septembre 1867, disait : « Les efforts tentés aujourd’hui par les associations pour l’émancipation du quatrième état (classe ouvrière) ne peuvent-ils pas avoir pour résultat la création d’un cinquième état dont la situation serait beaucoup plus misérable encore ? » Le Congrès répondit affirmativement à cette question, et déclara que « pour obvier à ce danger il était nécessaire que le prolétariat se convainquît bien de cette idée : que la transformation sociale ne pourra s’opérer d’une manière radicale et définitive que par des moyens agissant sur l’ensemble de la société et conformes à la réciprocité et à la justice ».

question. Or, cet affranchissement général n’est possible qu’avec des moyens radicaux qui excluent toute possibilité de compromis ou de concession ; le Congrès de Bruxelles l’a compris, et c’est pour cela qu’il a invité la Ligue de la paix et de la liberté à se dissoudre, manifestant ainsi la volonté des travailleurs de rompre avec la démocratie bourgeoise, et déclarant en quelque sorte que l’Association internationale des travailleurs ne veut plus reconnaître d’autre politique que celle qui aurait pour but immédiat et direct l’affranchissement radical du dernier des misérables (1)

(1) Au troisième Congrès général de l’Internationale à Bruxelles (septembre 1868), Perron avait été un des trois délégués qui avaient voté contre l’invitation adressée à la Ligue de la paix d’avoir à se dissoudre (les deux autres étaient De Paepeet Catalan). Bakounine avait écrit à Gustave Vogt, président de la Ligue (dont à ce moment il était encore membre), à propos de cette décision du Congrès de l’Internationale : « La décision prise ou plutôt qu’on a fait prendre au Congrès de Bruxelles par rapport à nous est une impertinence... [Mais] quelque désagréable et mesquine que se soit montrée la Ligue des ouvriers par rapport à nous, nous ne pouvons ni ne devons tout de même méconnaître l’immense et utile portée du Congrès de Bruxelles. C’est un grand, le plus grand événement de nos jours ; et, si nous sommes nous-mêmes de sincères démocrates, nous devons non seulement désirer que la Ligue internationale des ouvriers Unisse par embrasser toutes les associations ouvrières de l’Europe et de l’Amérique, mais nous devons y coopérer de tous nos efforts, parce qu’elle seule constitue aujourd’hui la vraie puissance révolutionnaire qui doit changer la face du monde. » — Maintenant, comme on le voit, Perron et Bakounine donnaient pleinement raison à la décision du Congrès de Bruxelles : l’attitude de la majorité, au Congrès de la Ligue à Berne, avait clairement démontré que la démocratie bourgeoise ne voulait pas sincèrement l’émancipation des travailleurs.

Nous y reviendrons dans notre prochain numéro (1)

(Égalité du 13 mars 1869.)

Nous avons reçu deux lettres, l’une de Mme André Léo, l’autre signée collectivement par quatre personnes : MM. Elie Reclus, Louis Kneip, A. Davaud, et Albert, cordonnier (2). Ces deux lettres sont inspirées du même esprit de conciliation vis-à-vis de cette bonne classe bourgeoise qui nous mange si tranquillement tous les jours, comme si c’était la chose la plus naturelle et la plus légitime du monde, et de protestation contre les tendances de notre journal, parce qu’ayant arboré le drapeau de la franche politique du prolétariat, il ne veut consentir à aucune transaction. C’est vrai, nous avons les transactions en horreur. L’expérience historique nous démontre que dans toutes les luttes politiques et sociales elles n’ont jamais servi que les classes possédantes et puissantes, au détriment des travailleurs.

Le défaut d’espace ne nous permet pas d’insérer ces deux lettres. En présence de la coalition des

(1) Cette réponse à la lettre de Mme André Léo a été certainement rédigée de concert avec Bakounine, dont elle exprime très nettement les idées. UEgalité annonçait qu’elle reviendrait
sur la question dans son prochain numéro : maïs ce fut seulement quinze jours plus tard qu’elle le fit, cette fois par la plume de Bakounine, pour répondre à une nouvelle lettre de Mme André Léo et à une lettre de quatre amis de cette citoyenne, lettres qui ne furent pas insérées.

(2) « Albert, cordonnier », est l’ex-officier russe Vladimir Ozerof, qui habitait alors Paris et gagnait sa vie à faire dessouliers.

patrons qui menace de nous affamer (1), nous avons autre chose à dire et à faire qu’à polémiser contre le socialisme bourgeois (2)

(Égalité du 27 mars 1869-)

Faits divers. — Nous avons le regret d’annoncer que Mme André Léo ne continuera pas de collaborer à la rédaction de l’ Égalité (3).

(Égalité du 10 avril 1869.)

(1) II y avait à ce moment à Genève deux grèves qui absorbaient toute l’attention, la grève des ouvriers du bâtiment et celle des typographes.

(2) Cette note est de Bakounine : on peut l’affirmer avec autant de certitude que si elle était signée, à certaines tournures de phrase qui décèlent l’homme à coup sûr.

(3) Mme André Léo avait encore, à ce moment, des illusions sur certains démocrates bourgeois qui se disaient socialistes. Ce qu’elle vit pendant et après la Commune l’en guérit définitivement ; et en 1871, réfugiée en Suisse, elle entra dans l’Internationale, dont elle défendit courageusement les principes fédéralistes dans la Révolution sociale de Genève.

La lettre suivante, que Mme André Léo écrivait à une amie, le 3 mai 1878, au sujet de M. Edmond de Pressensé et de Mme E. de Pressensé, montrera, par un exemple typique, comment prirent fin les relations de l’auteur d’Un mariage scandaleux avec ces « attardés », ces « combattants d’arrière-garde » en qui elle avait vu, jusqu’à la Commune, les ouvriers les plus utiles » de la cause de la justice sociale, et pour l’amour desquels elle s’était brouillée en 1869 avec l’Egalité :

« J’ai beaucoup aimé Mme de Pressensé. Après avoir fait, dans le journal de son mari, quelques articles sur mes livres, dont j’avais remercié par écrit, elle est venue me trouver un jour, après la publication à’ Aline-Ali (1868). Je n’ai pas de parti pris, je l’ai reçue avec sympathie comme elle venait à moi, parce que sa nature est sincère et sympathique. A cette époque et avant, je recevais de grandes avances de l’orléanisme et du protestantisme, assez étroitement unis à Paris. Mme de Pressensé, une fois accueillie par moi, m’a recherchée avec une sorte de passion. Je la voyais, elle si occupée, plusieurs fois par semaine ; elle m’amenait ses enfants, son mari. Elle m’écrivait encore fréquemment. Il est difficile de ne pas se laisser prendre le cœur à tant d’affection. Je n’y vais pas si vite, moi/mais une fois que j’y suis, j’y reste. Le christianisme se taisait ; le socialisme le remplaçait entre nous, au moins dans son aspiration générale, où nous nous entendions fort bien. Elle voulut connaître mon ami le socialiste, l’ouvrier [Malon] ; l’entrevue fut pieuse, enthousiaste. C’était en 1868 ou 1869. Cette ferveur dura jusqu’à la République. Alors les événements . nous prirent chacune de notre côté... Sous la Commune, je la vis à peine. Malon leur donna des sauf-conduits pour aller en province et en revenir, tout ce qu’ils voulurent, ce qui n’a pas empêché ce triste bonhomme de Pressensé d’oser dire à l’Assemblée qu’il avait couru risque de la liberté et de la vie à rester parmi les barbares de la Commune. Il fut parfaitement lâche et cruel pendant les massacres ; elle, bonne, dévouée, comme toujours ; mais non plus la même pourtant, je le sentais bien et l’avais senti depuis longtemps. Elle a fait, malgré son mari, un acte de dévouement pour nous en portant en Suisse une lettre destinée à nous procurer des passeports. Elle ne m’a point abandonnée dans le péril. Mais j’ai senti, ou cru sentir, que le besoin d’amitié n’était plus le même, et quand, moi étant à Genève, elle y a passé pour retourner en France, rapidement sans doute, mais enfin sans me voir, j’ai cessé de lui écrire, la voyant trop tiraillée entre son milieu et moi. Je ne cessais pas de l’aimer pour cela. Elle n’a pas réclamé ; le silence s’est fait entre nous jusqu’au moment où j’ai appris qu’elle avait ajouté foi sur mon compte aux ignobles calomnies du Figaro qui m’attribuait, vous le savez, d’avoir conseillé les fusillades, sous la Commune. Je n’ai pu croire qu’elle eût pu se tromper à ce point sur moi. J’ai prié Isaure Périer [Mme Aristide Rey] d’aller lui rapporter ce bruit et de lui demander de ma part une explication. Elle a avoué avoir cru la chose, CJ qui, de la part de tous ceux qui me connaissent et m’ont entendue seulement un peu, est une stupidité avant d’être toute autre chose. De ce moment, je ne puis plus la considérer comme amie, et j’en ai la plaie au cœur, car ce n’est pas avec l’imagination que j’aime, quant à moi, et l’amitié ne m’est pas une poésie de circonstance. Il y a dans ce protestantisme une sensiblerie poseuse qui gâte les meilleurs. Elle est des meilleures certainement, mais il y a plus de chaleur dans la tête que de constance dans le cœur, je le crois du moins.