Accueil > L'association > Contributions > Emile Zola (1840.1902) critique littéraire à "L'Evénement", commente en 1866 (...)
  • Article

  Emile Zola (1840.1902) critique littéraire à "L’Evénement", commente en 1866 le livre "Un Divorce" de André Léo

Le 9 avril 1866 Emile Zola fait la critique du livre " Un Divorce" qui vient d’être édité et est reprise dans les oeures complètes ( page 430 et 431 ) éditée en 1968 par l’éditeur Claude Tchou

mardi 29 juillet 2008

LIVRES D’AUJOURD’HUI ET DE DEMAIN

Il m’est enfin permis de dire du bien d’une dame. Croyez que ma galanterie s’en félicite.

Mme Champceix, qui signe ses livres André Léo, des noms de ses deux enfants, publie à la Librairie internationale un roman intitulé Un divorce. Cette œuvre, que Le Siècle a donnée en feuilletons, paraît en un gros volume in-octavo de près de cinq cents pages.

Mes confrères ont fait à Mme Champceix un succès qu’elle mérite pleinement. Je crois pouvoir dire toutefois qu’il y a eu un peu d’engouement et qu’aucun critique n’a encore émis sur l’auteur d’Un mariage scandaleux l’étude désintéressée et franche que l’on doit à tout écrivain de mérite. Je regrette de n’avoir pas ici la place que demanderait cette étude.

En deux mots, ce qui me plaît chez Mme Champceix c’est une observation toute féminine du cœur humain, un grand amour du
vrai et du simple ; ce qui me déplaît, c’est une sorte de tendance humanitaire à faire des sermons politiques, à propos des passions et des sentiments de ses personnages. Je crains bien que les libéraux qui ont lancé l’auteur n aient pas vu l’artiste en lui, mais simplement le penseur dévoué à la cause d’un certain parti qui croit avoir pris en fermage le monopole de la défense des libertés
humaines et divines.

Je ne suis pas un disciple de l’art pour l’art. Seulement, j’aime bien qu’un roman soit un roman. Je veux que le romancier se dise avant tout qu’il est un physiologiste et un psychologue.

Rien ne me paraît encombrer un drame comme une pelletée de politique ou de science sociale jetée au beau milieu de l’action. Mme Champceix n’a qu’à relire les œuvres de son illustre devancière. Je préfère de beaucoup La Mare au diable au Compagnon du tour de France.

Heureusement, Un divorce prêche peu, ou du moins ne prêche rien de bien positif. La conclusion me paraît être celle-ci : on doit s’étudier mutuellement avant de se marier, car, une fois mariés, on ne peut briser le lien qui vous unit, sans emporter la chair et le cœur.

Claire a épousé Ferdinand qui ne tarde pas à la tromper avec une de ses anciennes maîtresses. Le divorce est prononcé, Ferdinand se remarie avec son amante, et Claire épouse un jeune peintre qui l’aimait avant son mariage. Mais, il y a un enfant que le père garde et qui meurt, dès que sa mère n’est plus là. Claire emporte le corps de son fils, comme une folle, et elle expire sans qu’on ait pu le lui arracher.

L’action se passe dans le canton de Vaud. Il y a d’excellents personnages secondaires et des épisodes vraiment remarquables. Je n’aime pourtant pas trop Mathilde, la femme forte, qui est chargée de débiter les sermons de l’ouvrage. Je déteste ces types de femmes philosophes, qui sont de pure convention ; je préférerais mille fois épouser Claire, faible et toute nerveuse qu’elle est.

Je prie le public de ne pas se méprendre : l’œuvre de Mme Champceix est une véritable œuvre littéraire.

C’est le second ou le troisième roman de quelque valeur qui me passe entre les mains, depuis que j’exerce ici mes fonctions de grand juge.

Emile Zola

( L’Evénement, 9 avril 1866 )