C. La contre-utopie d’André Léo : La Commune de Malenpis

Bernard Lazare a choisi la fable, André Léo se tourne vers le conte didactique, autre forme qui se prête particulièrement bien à l’exposition de l’utopie, pour présenter la fiction d’une commune que l’on peut qualifier d’anarchiste.

La Commune de Malenpis [1] est écrit peu après la Commune de Paris à laquelle André Léo a pris part, avant de se réfugier en Suisse pour échapper à la répression. Le texte paraît d’abord dans la République française, avant d’être édité en volume par la Librairie de la bibliothèque démocratique en 1874.

Même si la Commune de Paris n’est jamais nommée dans le récit, on peut penser que c’est son souvenir qui guide la plume d’André Léo. C’est bien à la lumière de cette expérience que l’auteure peut imaginer un pays où règne la paix et où se pratique une réelle démocratie.

§         Il était une fois… une commune indépendante

Ce récit assez court illustre l’absurdité qu’il y a à vouloir déléguer son pouvoir, sans masquer pour autant les difficultés que l’on rencontre à se gouverner soi-même. La Commune à Malenpis est sous-titré « conte », et comporte de nombreuses caractéristiques du conte pour enfants, comme par exemple la symbolique transparente des noms propres ou encore l’imprécision du temps et du lieu qui suit toujours le « il était une fois » :

« Il y avait, dans un pays près d’ici, mais fort petit et qui ne se voit pas sur la carte, une commune indépendante de tous les peuples voisins, qui se gouvernait à sa guise, en raison de vieilles chartes qu’elle avait » [2].

L’« utopie » que nous présente la conteuse (utopie, car cette commune, visiblement, n’existe nulle part) n’a apparemment rien de bien révolutionnaire. Il n’y est certes jamais question de communisme, ni même de collectivisme, et l’argent y circule comme ailleurs, créant des inégalités économiques. On ne parle pas de lutte des classes, on ne pense pas même à la mixité dans l’éducation. Qu’est-ce qui fait donc l’originalité de son organisation ? C’est que les habitants se gouvernent eux-mêmes, ne laissant à personne le droit de décider à leur place. Et si ce principe, simple, et d’une évidence enfantine, était en fait ce qu’il y a de plus subversif, et peut-être de plus difficile à appliquer ?

Lorsque commence le conte, cela fait déjà un siècle que, à la suite de diverses aventures, la commune a réussi à se débarrasser de ses deux puissants voisins, l’empereur Casse-cou et le prince Goinfrard. La commune affranchie a dès lors pris le nom de Bien-Arrose, ou Bien-Heureuse : « car c’était vraiment un lieu plaisant, prospère et où il faisait bon vivre. Chacun y possédait au moins sa maison et son jardin, et trouvait un bon prix de son travail » [3]. On pensera ce que l’on veut de cette organisation, et certains militants professionnels jugeront « réformiste » la vision que l’écrivaine nous propose, mais l’essentiel est que cette organisation a été choisie par les cinq mille habitants de la commune. Les habitants de Malenpis ne sont certainement pas de grands bâtisseurs de théories, mais ils ont réussi ce pari qui est de prendre leurs affaires en main en rejetant toute tutelle, qu’elle vienne d’un dirigeant ou d’un état. « Ces gens, libres de s’arranger à leur gré, firent au mieux, selon leur idée » [4], et leur idée fut de se gouverner eux-mêmes, sans roi ni empereur.

Comment donc vivent-ils ? « C’était simple comme bonjour » nous dit le conte : ils ont un Conseil municipal. Ce Conseil (élu par les habitants) s’occupe des affaires communes, qui englobent aussi bien l’école, que l’état des routes, les cultures ou l’hygiène. L’éducation y est naturellement gratuite, les instituteurs et institutrices étant nombreux et bien payés. Les soins sont dispensés par un médecin rémunéré par la commune, et les médicaments vendus par la pharmacie à prix de revient. Pour financer ces services publics, un seul impôt suffit (d’environ 5 francs par tête), que chacun paye selon ses moyens. Voleurs et assassins sont inconnus au village – gendarmes aussi en conséquence. Les habitants, jouissant d’une santé qu’on leur envie aux alentours, ne comprennent que deux choses : « travailler la semaine, et rire le dimanche » [5].

Évidemment, précise l’auteure par souci d’honnêteté, personne n’est parfait dans la commune, et certains se montrent envieux de leurs voisins : « Eh ! que voulez-vous ? C’étaient des hommes, et non point des anges ; ils ne faut dire que la vérité » [6]. Ici comme ailleurs, l’être humain est fondamentalement égoïste et c’est l’intérêt de chacun qui préside aux choix. Aussi existe-t-il, comme partout, des différends. Seulement, au lieu de faire appel à un tribunal et à des juges, à des avocats qui demanderont pour leur peine tant d’argent que finalement les deux parties seront perdantes, les habitants de la commune préfèrent avoir recours à un tiers pour régler leurs affaires entre eux, le dimanche, sur la place publique.

Est-ce là une utopie ? Oui et non. Certes, une telle commune n’existe pas. Mais la société décrite n’a rien de la perfection des cités utopiques, et d’ailleurs, elle va subir des transformations radicales. En effet, le récit idyllique de l’histoire de cette commune idéale s’arrête là. Car lorsque commence le conte, il y a des failles dans l’organisation des villageois qui ont fini par oublier quelques principes de base de la démocratie. En particulier, le Conseil communal souffre de ne pas être renouvelé. Il est en effet composé de « gens à moitié fous » qui ne veulent plus s’en aller :

« On avait oublié de leur dire pour combien de temps on les nommait, en sorte qu’ils se croyaient le droit de faire à leur tête, et à perpétuité, les affaires de la commune. Ce qu’il y avait de plaisant c’est qu’il prétendaient agir ainsi par amour du bien public et de leurs concitoyens, disant que ceux-ci n’étaient pas sages, qu’ils ne savaient pas ce qu’il leur fallait, et qu’il était besoin de les rendre heureux malgré eux, et de la façon qu’ils n’entendaient pas » [7].

Il reste encore un homme de bon sens dans le Conseil, le père Lavisé, qui tente de raisonner les autres conseillers en leur rappelant quelques principes évidents de la démocratie : les représentants du peuple ne sont ici que par l’élection de ce dernier. Par conséquent, si celui-ci n’a pas le sens commun, comme les conseillers le prétendent, « il n’a donc pas bien choisi, et cela n’est point à votre honneur. Vous n’en pouvez dire de mal qui ne tourne contre vous-mêmes, et, en tous cas, vous ne pouvez être au-dessus de lui » [8]. Mais faire le bonheur des autres malgré eux a toujours été la grande idée des représentants. C’est aussi ce que veut le personnage de Pingrelet qui ne pense qu’à s’enrichir et souhaite marier sa fille Francette au riche Trop-d’Un (de la famille Grosgain). Or Pingrelet, ainsi que Legros, propriétaire du château, l’homme le plus riche de la commune, avaient été choisis pour siéger au Conseil en raison de leur grande fortune. Si bien que « maintenant si les gens de Bien-Heureuse n’étaient pas contents de leurs élus, ils ne l’avaient pas volé, comme on dit » [9]. Certes, ces électeurs sont bien peu sages, pour élire des conseillers sur de tels critères, mais ils ont été fort mal éduqués. En effet, l’école est tenue depuis soixante ans par M. Lebonius, qui connaît mieux les Grecs et les Romains que l’histoire contemporaine. Extrêmement savant, le brave homme aime tellement les anciens qu’il ne veut jamais les contredire !

Heureusement subsistent encore des hommes et des femmes tels que la mère Bonsens, le conseiller Lavisé, ou encore Jacques Novelle, « un garçon qui a des idées à lui tout seul ! » :

« C’était vrai, cela. Jacques avait des idées qui n’étaient pas celles de tout le monde ; mais ce n’est pas à dire qu’il avait tort » [10].

Ainsi, lorsque les habitants commencent à lorgner avec curiosité du côté du royaume voisin, ces citoyens plus lucides que les autres vont s’employer à les mettre en garde. Pourquoi une telle admiration devant les hauts personnages de la cour ? Les princes sont-ils différents du commun des mortels ? Non, ils viennent au monde comme tous les autres, sont bâtis de la même façon. Pourquoi alors auraient-ils la moindre légitimité à commander leurs semblables ? En effet, juge Lavisé, « il n’est pas raisonnable de penser qu’une seule tête puisse avoir à elle seule plus de bon sens que tout le monde » [11]. Et surtout, comment un individu peut-il être assez fou pour confier ses intérêts à un étranger ? Les êtres humains ne sont pas des animaux pour laisser quelqu’un d’autre décider à leur place ! Qu’est-ce que la monarchie, sinon le fait qu’un seul pense et agisse pour tous ? Et qu’est-ce que cet « ordre » qu’elle veut instaurer ?

« Oui bien, c’est un ordre assuré que celui où il n’y a qu’une tête, qu’une parole et qu’un commandement. Mais il s’agit de savoir si les choses en vont mieux pour ça, car m’est avis qu’un ordre où ça ne va pas bien, n’est pas un bon ordre » [12].

Un tel ordre est mortifère : c’est celui des cimetières. Et puis l’on dit que chez le roi et l’empereur, les gens sons sans cesse en train de se plaindre, et de faire des émeutes :

« en raison de quoi on leur tire dessus, de façon que cet ordre-là est un vrai désordre et un enfer » [13].

On retrouve ici les accents d’André Léo dans La femmes et les mœurs… (1869) : « L’ordre, dans sa vieille signification, n’a jamais été que le silence des opprimés, c’est-à-dire l’hypocrisie du désordre » [14]. L’ordre véritable, souhaitable, est dans la réalisation de la liberté et de l’égalité, non dans le despotisme. Lavisé continue en faisant l’éloge de la multiplicité et de la diversité des opinions :

« Il se peut qu’il y ait quelquefois de la brouille, par la différence des opinions ; mais c’est la faute précisément à ceux qui veulent dominer, et ranger tout le monde à leur idée. Que chacun fasse à sa guise en ce qui le regarde. On verra le mieux et l’on choisira » [15].

En outre, il ne faut pas oublier que l’on ne travaille jamais si bien que pour soi-même, et que nul ne comprend ses intérêts mieux que soi : « Ceux qui ont des intendants sont toujours volés » [16].

Jacques, à son tour, tente de démystifier la royauté en donnant la définition d’un roi : « Un roi est un homme qui ne travaille pas » [17]. Certes, il s’occupe des affaires de l’État. Mais de quoi vit-il, sinon des revenus que lui fournit le peuple ? Le roi s’approprie donc le travail de ses sujets. Ces derniers n’ont rien à gagner à se délester de leur fortune pour entretenir un monarque qui leur demandera de plus en plus de sacrifices. Lavisé a beau s’indigner : « - Eh ! bonnes gens, s’écriait-il, quoi ! vous êtes libres, et vous voulez prendre un maître ! » [18] - rien n’y fait. « Ils sont devenus fous » conclut Jacques [19].

§         « Cet ordre-là est un vrai désordre »

Commence alors un deuxième temps du conte : décrivant la transformation progressive de la commune libre en commune soumise au Roi, la narratrice montre ce qu’il en coûte d’être sujet. Le récit a toutes les caractéristiques de la contre-utopie.

Tous les avertissements n’ont eu aucun effet sur les habitants qui subissent la propagande mensongère des agents de la royauté. Couverts de cadeaux par le roi et sa cour, comblés de fêtes luxueuses, ils sont immédiatement séduits par la monarchie qui leur apparaît pleine de promesses. Aussi souhaitent-ils ardemment le rattachement de la commune au royaume, comme le préconisent Pingrelet et Trop-d’Un (non sans désintéressement, car ils ont déjà reçu du roi, l’un la croix de l’Oison-d’Or et l’autre le ruban du Coucou-Royal !)

Il convient de s’arrêter un moment sur Pingrelet, car comme nous le dit la narratrice en aparté, on voit un peu partout des gens qui lui ressemblent, aussi le lecteur pourrait-il bien le connaître. Ce personnage incarne tous les défauts du bourgeois du dix-neuvième siècle : avare, âpre au gain, il use d’un langage vide et manipulateur. Pingrelet, de son vrai nom, M. Deschamps, a pour devise « qu’il n’y a rien d’utile que de s’enrichir, n’importe comment, et que tout le reste ne compte pas » [20]. Fils d’un simple journalier qui, en se tuant au travail, a réussi à lui laisser un héritage, il s’est ensuite enrichi grâce au prêt et à son mariage avec une femme riche qui lui a apporté des terres. C’est ce même Pingrelet qui se lance dans un discours pour le moins confus pour convaincre ses concitoyens de mettre fin à la clause « inhospitalière » de la commune, interdisant aux têtes couronnées de la traverser. Les idées sont tout autant incohérentes que le ton de l’allocution est grandiloquent. Après avoir prédit la ruine de la société si elle persiste à vivre sans roi, il conclut : « et, quant à moi, je périrai plutôt, le drapeau de Bombance en mains, au pied du rempart, d’une mort glorieuse, dont je ne manquerais pas de me relever un jour… » [21] D’où le commentaire de Lavisé, au citoyen Gobe-Là qui reste perplexe devant ce galimatias : « - C’est la langue des hommes du gouvernement, mon vieux », en d’autres termes : « ça s’appelle parler pour ne rien dire » [22]. Mais Pingrelet a encore d’autres « arguments » imparables. Si un seul homme commande, l’ordre le plus admirable règnera sur la commune et personne n’aura plus à se soucier de quoi que ce soit :

« - c’est lui, ce sont eux, que nous devons charger de voir, de vouloir, de digérer et d’agir pour nous. De cette façon-là, nous n’aurons plus à nous occuper de rien » [23].

Et ainsi fut voté le rattachement de la commune de Malenpis au royaume de Bombance…

Commence alors une nouvelle vie pour les habitants de Malenpis, qui comprennent assez vite que rien désormais ne sera jamais plus comme avant. La commune est maintenant sous le gouvernement du roi Bombance, du vice-roi le prince Parfait, du gouverneur Legros, du trésorier Pingrelet, du percepteur Grosgain, du chef de police Fouinard, du grand juge Platin, etc. Très vite l’armée fait son apparition sur la place du village. Lavisé est désormais considéré comme un agent séditieux, comme le lui fait remarquer un ancien ouvrier récemment nommé agent de police, en lui expliquant les nouvelles règles de fonctionnement de la société :

« - L’ami, vous êtes maintenant sujet du roi Bombance, tâchez de conformer votre langue à cette nouvelle condition. Tout ce qui se fait de bien et de beau dans le royaume, prospérité du commerce, des arts, de l’industrie, bonnes récoltes et bonnes actions, est dû, sachez-le, à l’influence de sa gracieuse Majesté. Tout ce qui se fait de mal : baisse de prix, faillites, accidents, grêles, sécheresse, tremblements de terre, ouragans, coulage de la vigne, assassinats, disputes, épizooties et inondations, tout cela est l’œuvre des éternels ennemis de l’ordre, autrement dit les scélérats de la démagogie, dont vous êtes » [24].

Et les habitants vont très vite déchanter… Une des premières mesures du nouveau gouvernement est d’augmenter les impôts (de neuf fois). Et lorsque les habitants se réunissent sur la place publique pour discuter de cette mesure, ils apprennent que tout rassemblement est désormais interdit. Devant Léveillé, homme d’esprit un peu vif, qui se met à déchirer sa feuille d’impôts, imité en cela par quelques autres, la troupe charge, les arrestations pleuvent, et certains se retrouvent en prison. C’est que le nouveau gouvernement ne tolère guère la contestation :

« Mais songez qu’on a l’œil sur vous, et qu’au premier mot irrespectueux envers la sacrée personne de notre souverain, ou contre l’ordre suprême de cette monarchie, vous serez enlevé comme une brebis galeuse du troupeau, et vous irez méditer dans les prisons royales sur le danger d’avoir des opinions opposées aux saines doctrines » s’entend dire Lavisé [25].

C’est la consternation parmi les habitants de Malenpis. « - Vous ne vous souvenez donc plus, leur rappelle Lavisé, que vous avez voulu un maître ? Vous l’avez » [26]. En se donnant un roi, la population du village s’est en effet dessaisie de toutes les affaires de la commune. L’unique rôle du Conseil communal est maintenant de voter des fonds et, dans ce domaine,

« il fallait que, pour un bout de route, pour une construction, pour l’école, pour la mairie, pour un rien, et enfin pour tout, on en référât au préfet et aux ministres du roi Bombance, qui seuls décidaient de ces choses, apparemment parce qu’ils ne les connaissaient pas » [27].

Mais cela n’est pas tout. À présent, les jeunes hommes sont appelés pour le tirage au sort (le service militaire), et l’on a bien soin de les envoyer loin de la commune. Apprenant cette nouvelle, les femmes révoltées vont trouver le lieutenant Panachon, qui fait de son mieux pour leur expliquer le fonctionnement de la monarchie (en disant bien plus qu’il ne convient à un militaire), tout en avouant que « notre fonction dans les monarchies est précisément d’empêcher les gens de raisonner » [28]. Le lieutenant Panachon n’est pas bête ; n’est-il pas tenté de désobéir au roi ? Impossible, répond-il, car alors qui lui paiera ses appointements ? Il est conscient que les Républiques ne valent rien pour les militaires, n’ayant pas d’armée permanente (si on les attaque, ce sont tous les hommes valides qui se chargent alors de défendre leur pays). N’ayant rien obtenu du lieutenant, la délégation de femmes se tourne ensuite vers l’impressionnant général Rrran de Craqueboum qui, dans le langage franc et direct qui est le sien, leur montre la véritable nature de la guerre, qui n’est jamais autre que sociale :

« Écoutez-moi bien ! L’armée est faite pour guerroyer, c’est vrai ; mais il y a guerre et guerre. Défendre la patrie… c’est ce qu’on dit aux petits enfants ; mais ceux qui ne sont pas trop bêtes savent bien que le fin mot de la chose c’est pour le bon ordre, ce qui veut dire faire marcher droit les récalcitrants et casser la tête aux raisonneurs » [29].

Loin de connaître toutes les richesses qu’ils espéraient, les habitants de Malenpis deviennent de plus en plus pauvres. Certains connaissaient la misère. L’établissement d’une banque de crédit dans la commune provoque des endettements, suivis de protêts, saisies, ventes forcées, bien souvent suivis par la ruine. Un jour, un certain Grangoulu annonce qu’il a découvert des mines d’argent abondantes, et demande une avance pour les exploiter. De grands noms déjà engagés dans l’entreprise en garantissent le sérieux, et les entrepreneurs ont pensé à tout : même les plus pauvres pourront devenir acquéreurs d’une action en s’associant à l’entreprise. Évidemment, les mines se révèlent rapidement être « une de ces mauvaises plaisanteries, qui ne sont autre chose que le vol en grand » [30].

Puis les habitants de Malenpis ont bien d’autres raisons de regretter leur république, comme la naissance de nombreux bâtards royaux qui viennent peupler l’asile des orphelins. Et bientôt, la guerre éclate entre le roi et l’empereur. La commune, se trouvant juste au milieu des deux états, paie durement le prix de la guerre. La paix venue, il faut s’occuper de reconstruire les habitations de ceux qui avaient fui (ou collaboré), et l’on cherche à imposer encore davantage la commune. Mais comment ? Les principaux produits (vin, viande, huile, farine, sel, terre…) sont déjà taxés !

« On ne pouvait pourtant pas laisser ces pauvres riches dans la misère, en sorte que l’on avait mis à l’étude un projet consistant à imposer l’air qui entrait par les fenêtres, et la fumée qui sortait par les cheminées » [31].

La monarchie apparaît donc dans le conte comme une contre-utopie. Elle sert de repoussoir aux habitants, provoquant ainsi une prise de conscience salutaire. Il n’en est pas un qui ne se dise : « Ah ! si c’était à recommencer !… » Et il reste bien peu de partisans de la royauté (beaucoup étant morts, d’ailleurs : le citoyen Boisanssoif, si heureux naguère de participer aux fêtes qui inauguraient le régime, est mort de faim ; quant à Gobe-Là, il a « gobé » une balle qui a mis fin à ses jours de sujet du roi).

§         « Les mots tout seuls ne signifient rien »

La vie en monarchie aura finalement permis aux habitants de Malenpis de faire leur éducation politique. Désormais, pour eux la république n’est plus un mot… et ils reconnaissent que c’est l’ignorance qui a rendu possible l’abandon de la république. La responsabilité de l’instituteur est grande dans ce désastre, car il n’a pas été capable de leur expliquer ce qu’était un prince ou un royaume : tout ce qui était proche ou trop commun ne l’intéressait pas, si bien que l’école était délaissée par les élèves, n’étant pas considérée comme utile. Pourtant, certains, comme Lavisé, se posaient beaucoup de questions. Ce dernier eût aimé tout comprendre et, attentif à tout ce qui passait devant ses yeux, « il le considérait avec attention, et le retournait en tous sens dans son esprit, jusqu’à ce qu’il en eût trouvé le fin mot » [32].

Cette démarche de « retourneur », c’est Jacques Novelle qui va désormais la mettre en place auprès des enfants. Devenu directeur de l’école (Lebonius étant mort d’une attaque d’apoplexie, trop ému à l’idée de discourir devant le roi !), Jacques s’applique à faire des élèves non des perroquets, mais des hommes de bon sens, « comprenant les choses, sachant choisir ce qui convient le mieux, et habiles dans leur état de cultivateurs » [33]. Jacques est lui-même fils d’un cultivateur et l’étude lui a donné l’amour de la science, qui a fait les chemins de fer « pour notre bonheur à tous ». Il croit surtout que l’idée peut transformer le monde :

« Il disait que les mots tout seuls ne signifient rien, mais que l’idée est au contraire la plus utile chose qui soit au monde » [34].

à la place des fables qu’on leur enseignait auparavant, il fait connaître aux élèves tout ce qui les entoure, à commencer par la nature qu’ils auront à cultiver. En histoire, au lieu des noms des rois, il leur apprend la vie des bienfaiteurs de l’humanité, la chronique des grandes inventions. C’est lors d’une leçon de géographie qu’est lancée une étude comparative des chiffres des impôts dans les nations européennes. Les enfants calculent ce que chaque contribuable paye en moyenne, et constatent que la France est actuellement le pays le plus imposé : 67 francs contre 7 pour la Suisse. Ils concluent d’eux-mêmes qu’il fait meilleur vivre en Suisse, qui est une République, contrairement à la France, qui ne l’est que de nom, étant toujours gouvernée par des monarchistes (rappelons qu’en 1871, la Suisse a servi de refuge à de nombreux communards exilés, et qu’en France, l’Assemblée était alors majoritairement royaliste). De l’école sortent des cris de : « Vive la Suisse ! », et, plus bas : « Vive la République ! ». Si bien que le chef de la police dénonce le nouveau maître d’école au juge :

« Il y a ici un instituteur qui se croit apparemment en République. Il s’arrange pour faire de ses élèves des garçons intelligents, qui seront un jour capables d’être libres et voudront le devenir. Ça ne peut pas faire nos affaires. Si on élevait tous les enfants comme cela, personne ne voudrait plus être sujet, payer de gros impôts, aller à la guerre autrement que pour se défendre ; on ne voudrait plus payer de grands juges, ni de policiers, ni de sénateurs, ni de commandeurs, ni de chanceliers ; il n’y aurait plus moyen d’être roi. Il nous faut vivement mettre ordre à ça » [35].

Jacques est révoqué de ses fonctions, mais la résistance se forme un peu partout. Léveillé revient au pays et raconte qu’en prison, il a rencontré de grands esprits, arrêtés « parce qu’ils voient le dessous des choses et voudraient le faire voir aux autres » [36].

Les dessous de la monarchie étant maintenant visibles pour tous, le moment est venu de la sédition. C’est d’une femme que va venir le salut : Francette, avertie par Lavisé, est à l’origine du complot qui va renverser la monarchie.

Dans un premier temps, Francette s’engage à épouser le riche Trop-d’Un (et à aller vivre à la cour) en échange de la promesse que le Prince rappellera à Malenpis tous les soldats ; ce qui est fait. À leur retour, chaque mère en embrassant son fils lui dit un mot. Le


lendemain, dans l’église où le maire Baisetout (nommé par le roi) s’apprête à célébrer le mariage de Francette et de Trop-d’Un, le « non » de la jeune fille sonne comme le signal de la révolte. Entrent alors les jeunes gens de Malenpis armés de leurs fusils, aux cris de : « - Au diable les monarchies ! Vive la paix ! vive la liberté ! »

Les monarchistes qui s’empressent de fuir trouvent devant eux un bataillon de femmes, armées de balais, qui ont enfin renoué avec la tradition de Malenpis, inscrite dans les chartes de la commune, qui voulait que les femmes soient les gardiennes de la liberté :

« Ces chartes portaient que jamais aucun roi, empereur, ni prince, ne pourrait mettre le pied sur le territoire de la commune, sans qu’aussitôt tous les balais de l’endroit, aux mains de toutes les ménagères en état de porter les armes, fussent mis à ses trousses » [37].

Les habitants, désormais vigilants et prêts à mourir pour leur liberté, n’auront pas à se défendre des monarchistes, car la république est aussitôt proclamée dans le royaume voisin.

La commune de Malenpis tente donc de se reconstituer, et commence par se donner de meilleures institutions. On a tiré les leçons du passé, et l’on sait maintenant que la démocratie se bâtit à chaque instant. Les mandats seront désormais limités dans le temps et révocables : le Conseil communal sera nommé tous les ans, et l’on procédera même à de nouvelles élections dans le courant de l’année si certains citoyens en sont mécontents. Jacques reprend la direction de l’école, aidé de Francette, formant une nouvelle génération d’écoliers qui sauront où est leur intérêt, et connaîtront ce qui se passe dans le monde qui les entoure :

« Ils seront tout à la fois instruits et bons travailleurs, d’honnêtes gens, de vrais humains, vivant par l’esprit comme par le corps, et à qui l’on n’en fera pas accroire aisément » [38].

La commune va bientôt reprendre le nom, qu’elle avait perdu, de Bien-Heureuse. Après toutes ces aventures, tout le monde à Malenpis est conscient que « la vraie richesse est dans le travail, et que le bonheur et l’ordre véritable ne sont pas ailleurs que dans la liberté » [39]. Et c’est sur ce mot de liberté que se termine le conte.

 

Certes, la commune de Malenpis ne constitue pas un exemple d’organisation anarchiste, révolutionnaire. Et pourtant, le conte est intéressant à plusieurs égards. D’abord parce que, en ce qu’il donne aux habitants une entière liberté de choisir leur gouvernement, le système imaginé par André Léo peut être qualifié d’anarchiste. Enfin, ce conte est


particulièrement original dans les liens qu’il tisse entre utopie et dystopie. L’utopie ne se présente pas un pays sorti de l’imagination de l’écrivaine : c’est au contraire la dystopie qui est désignée comme un état monstrueux, étrange, ne devant pas être.

Écrit trois ans seulement après la Commune de Paris, commune bien réelle celle-là, qui s’était proclamée « dans un pays près d’ici », qui ne se voit pas dans tous les livres d’histoire (comme le dit l’introduction à La Commune de Malenpis [40]), le texte renvoie à l’histoire immédiate. La dystopie renvoie les lecteurs au monde réel : les guerres, les impôts, les krachs boursiers et les spéculations financières, sont des références à la société du dix-neuvième siècle. La déformation et la simplification propre au conte didactique permettent de mettre en évidence les mécanismes qui règlent le gouvernement représentatif : tout le mal, selon André Léo, vient du fait que les habitants de la cité ont été dessaisis de leur pouvoir de décision.

La mise en scène de la monarchie sert ici de repoussoir et permet à l’auteure d’opposer au sein de son texte les discours mensongers qu’on tient sur le régime et son application, insistant sur les trahisons du langage, lorsque les mots sont infidèles à la réalité qu’ils prétendent décrire. La narratrice est très attentive aux noms donnés aux villes et aux personnages. Au sujet du nom de la Commune, rebaptisée Bien-Heureuse, elle écrit :

« Vous connaissez tous des exemples de cette mode-là, très commune, surtout pour les noms des gens, et nous ferons connaissance tout à l’heure d’habitants du pays ainsi débaptisés, l’un surnommé Boissansoif, l’autre Pingrelet, celui-ci Gobe-Là, celui-là Trop-d’Un, et même leur vrai nom s’en était presque oublié » [41].

Dans l’univers du conte, les mots désignent, au-delà de l’apparence et des noms officiels, la véritable nature des choses. Et Jacques, le personnage le plus valorisé du conte, sait « que les mots tout seuls ne signifient rien » quand ils ne sont pas reliés à l’idée. C’est parce qu’ils se sont laissés prendre aux mots qui vantent la royauté que les habitants de Malenpis se sont perdus.

 

En inversant la démarche habituelle, qui vise à présenter une utopie à partir d’une dystopie, André Léo pousse les lecteurs à considérer l’état monarchique (mais qui pourrait être l’état républicain des années 1880) comme l’état a-normal, comme un développement monstrueux du pouvoir auquel il faut remédier. André Léo a déplacé le point de vue pour nous faire envisager différemment la société. Elle emploie la même méthode, mais de façon moins didactique, dans Aline-Ali (1869), en adoptant le regard d’une femme dans un monde phallocrate, de même que Georges Eekhoud nous transporte dans l’intimité d’un homosexuel placé dans une société homophobe (Escal-Vigor, 1899). Dans les deux cas, c’est le regard des lecteurs qui est déplacé : ces romans nous donnent à voir les rapports hétérosexuels (habituellement considérés comme la « norme ») comme des rapports faux et inégaux, placés sous le signe de la domination, et nous présentent une autre vision de la sexualité fondée sur le respect réciproque et la liberté. C’est pourquoi je les ai appelé « utopies amoureuses » : la vision des rapports entre sexes qu’ils nous font entrevoir était, à l’époque, proprement inouïe.


 



[1] André Léo, La Commune de Malenpis, conte, Paris, Librairie de la bibliothèque démocratique, 1874.

[2] Idem, p. 7.

[3] Idem, p. 13.

[4] Idem, p. 10.

[5] Idem, p. 19.

[6] Idem, p. 19.

[7] Idem, p. 23-24.

[8] Idem, p. 25.

[9] Idem, p. 42.

[10] Idem, p. 37.

[11] Idem, p. 71.

[12] Idem, p. 90.

[13] Idem, p. 91.

[14] André Léo, La Femme et les mœurs. Monarchie ou liberté, 1990, p. 113.

[15] André Léo, La Commune de Malenpis, 1874, p. 91-92.

[16] Idem, p. 92.

[17] Idem, p. 101.

[18] Idem, p. 79.

[19] Idem, p. 85.

[20] Idem, p. 32.

[21] Idem, p. 62.

[22] Idem, p. 60.

[23] Idem, p. 83.

[24] Idem, p. 111-113.

[25] Ibidem.

[26] Idem, p. 121.

[27] Idem, p. 167.

[28] Idem, p. 129.

[29] Idem, p. 134-135.

[30] Idem, p. 190.

[31] Idem, p. 187. Cette mesure qui, en 1874, devait passer pour le comble de l’absurdité, nous paraît aujourd’hui bien anodine. André Léo aurait-elle pu deviner que l’eau deviendrait bientôt un bien coûteux, et qu’un droit de pollution payant serait instauré sur l’air ?

[32] Idem, p. 58.

[33] Idem, p. 140.

[34] Idem, p. 29.

[35] Idem, p. 144.

[36] Idem, p. 173.

[37] Idem, p. 7-8.

[38] Idem, p. 189.

[39] Idem, p. 191.

[40] À sa mort, André Léo lègue par testament « une petite rente à la première commune qui voudrait essayer le système collectiviste par l’achat d’un terrain travaillé en commun, avec partage des fruits » (d’après André Léo : une journaliste de la Commune…, 1987, p. 3).

[41] La Commune de Malenpis, p. 11-12.