§         Aline-Ali d’André Léo : la créature se rebelle

Paru en 1869, Aline-Ali [1] est un roman exceptionnel, d’abord parce qu’écrit par une femme. Or, comme il est dit dans le roman même, les livres écrits par des hommes sur les femmes abondent, contribuant à perpétuer l’oppression de la femme, car dans ce domaine, il s’agit « avant tout de persuasion et de rhétorique » [2].

Le récit commence alors que l’héroïne, Aline de Marignan, hésite à se marier avec Germain Marrey, qu’elle connaît depuis trois mois. Plusieurs circonstances vont venir contrarier ses projets matrimoniaux : d’abord une visite à sa sœur Suzanne qui la met en garde contre le mariage, décidant de l’instruire en lui disant tout ce que l’on cache habituellement aux jeunes filles. Ici, André Léo se laisse aller, comme dans beaucoup de ses romans, à un exposé très didactique qui nuit à la lecture :

« N’approche pas de l’écueil où je me suis brisée ; reste libre. Se marier, c’est prendre un maître, souvent infâme. Se confier à l’amour d’un homme, c’est vouloir périr dans la plus épouvantable agonie, le cœur en lambeaux, abreuvé de fiel » [3].

Mais il ne faudrait pas croire que Suzanne dénonce ici un homme en particulier, non : tous les hommes nés dans les préjugés de leur époque acceptent les privilèges qui vont avec. C’est donc le système patriarcal qu’elle attaque. André Léo reprend ici l’idée développée dans La Femme et les mœurs (essai contemporain du roman) :

« Vois-tu, chacun vit dans son préjugé comme au sein d’une atmosphère où les rayons du vrai ne pénètrent qu’obliquement. L’homme, chef de la femme, de toute barbarie et de toute antiquité, croit à son empire et le veut garder. Tout l’ordre qu’il a bâti repose sur cette base, et il y tient comme un roi à son royaume, comme un mandarin à son bouton, comme tout être qui ne se sent pas une valeur propre, suffisamment déterminée, tient à la fonction extérieure qui lui crée et lui formule une valeur toute faite. Né sur le trône de la suprématie masculine, l’homme a le vice, l’infirmité secrète de la souveraineté ; il peut déclamer sur la liberté des discours sublimes, il peut écrire sur l’égalité des traités superbes, il redevient despote en rentrant chez lui » [4].

Le roman proclame donc, par la bouche de Suzanne, la guerre des sexes : « Nous sommes une proie de chasse, et l’homme est notre ennemi » [5]. Dans le roman, Suzanne incarne une victime de cette guerre impitoyable : elle se tue par peur d’enfanter : si c’est un fils, il deviendra semblable aux autres hommes ; si c’est une fille, ce sera une victime.

Aline décide donc d’en demander « trop » à la vie : « Les humbles sont toujours pris au mot en ce monde. Il faut vouloir ce qui doit être. Demandez, et il vous sera donné » [6]. Désormais, Aline va s’employer à lutter pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Elle quitte son prétendant qui ne l’entend décidément pas ainsi : bien qu’il se dise libéral, il croit à la nécessité d’un chef pour conserver l’ordre de la famille.

Délaissant son ancienne vie, Aline se déguise en jeune homme. Ce travestissement va lui permettre de découvrir de l’intérieur le monde masculin. À Florence, elle est témoin d’une scène où une femme se voir refuser son article sous prétexte qu’elle traite dans son texte des matières philosophiques et politiques impropres à son sexe [7]. L’article intitulé « De l’usage et des principes » est rejeté par la revue pourtant nommée Liberta !

« Léon reprit le papier des mains d’Ali, en lut quelques lignes, les critiqua, les disséqua, les mit en menus morceaux, et finit par jeter le papier, en s’écriant que cela était ridiculement femme, et qu’il ne pouvait compromettre la Liberta par de pareilles billevesées, dans le but de satisfaire une fantaisie de jeunes gens, ces jeunes gens fussent-ils ses meilleurs amis » [8].

Ali va proposer le même article mais sous son pseudonyme masculin, en faisant croire qu’il (elle) en est l’auteur. Cette fois-ci, on le loue beaucoup pour sa pensée : « Mon cher, vous écrivez et vous pensez en maître, dit Léon. C’est merveilleux » [9].

« - Je craignais, dit Ali modestement, une autre réponse. Depuis que vous m’avez appris qu’il existe un style masculin et un féminin, je ne sais pourquoi j’ai toujours peur de tomber dans ce dernier.

- Quelle plaisanterie ! Vous vous moquez ! La différence, vous le savez bien, consiste, non dans la force même, mais dans le principe mâle qui est en vous, comme cet article en fournit la preuve irrécusable. Ce n’est point une femme qui eût produit de tels aperçus, et les eût exprimés avec cette logique, avec cette force de déduction ».

Mais Ali se heurte sans cesse à de nouveaux obstacles : il se fait chasser d’un banquet qui ne réunit que des hommes conversant sur la politique et l’amour, à la suite d’une intervention sur la dignité des femmes. La distance entre hommes et femmes semble si grande qu’elle rend tout rapport amoureux entre eux impossible. Aline fait la connaissance de Paul à qui elle donne des leçons sur l’égalité des hommes et des femmes. Commence alors une amitié très forte, doublée d’une attirance mutuelle. Mais dès lors que, par accident, Paul a découvert la véritable identité d’Aline, rien n’est plus comme avant. L’amour entre eux est irréalisable, car il y a encore trop de résistance de part et d’autres : des préjugés irrépressibles de la part de Paul (qui ne se comporte pas de la même façon avec l’ami qu’avec l’amante) et des hésitations de la part d’Aline (qui a toujours peur d’une possible domination).

 

Le stratagème du travestissement permet donc à André Léo de s’attaquer à tous les préjugés, de démonter tous les discours. Lorsque Paul sait qu’elle est femme, son comportement change de manière spectaculaire. Aline dit son histoire et Paul comprend ce qui les sépare : ses amours dites « vulgaires », qu’il avait cru pardonnables aux yeux d’Ali, ne l’étaient plus aux oreilles d’Aline. Il subit la différence énorme établie par l’esprit humain entre l’homme et la femme, et parle de lui rendre hommage, de lui obéir. Autre malentendu ! Elle lui rappelle la sainte égalité de leur affection et le prie d’abandonner « cette abjecte phraséologie, instrument du secret dédain de l’homme pour la femme » [10] :

« Honorer la femme ! Dans la langue des hommes ce mot a deux sens : le plus honnête, c’est la mettre à part, comme chose à ne pas toucher, comme propriété d’un autre ; le plus commun signifie ramper devant elle pour l’abuser, l’étourdir de louanges et en faire sa proie. Laissons ces choses là » [11].

L’originalité du livre et sa force subversive viennent du fait qu’Aline, parce qu’elle est femme, prend le parti de tous les opprimés. Ainsi tente-t-elle de donner à voir à son ami (elle est alors travestie en homme) l’analogie entre le peuple et les femmes :

« Quand j’étais enfant, dit-il enfin, j’entendais souvent parler des défauts et des vices du peuple, et ce mot représentait pour moi un être particulier, d’essence abjecte et brutale, qu’il m’eût paru alors impossible d’aimer. Plus tard seulement je compris que le nom de peuple désigne non une espèce, ni même une race, mais une condition : celle de l’homme soumis aux influences particulières du travail manuel, de la misère et de l’ignorance » [12].

Elle s’insurge contre le fait qu’on agisse de même vis-à-vis des femmes : parce qu’elles sont soumises à une éducation différente, « on leur reproche, comme inhérents à leur nature, les défauts qui résultent de ces causes, et, pour comble d’inconséquence, tout en les accusant d’une infériorité qu’on s’attache à entretenir, on leur demande une vertu supérieure à celle des hommes » [13]. C’est qu’Aline ne cherche pas à changer de rôle, mais à faire la révolution dans les esprits. Ainsi, répugnant à vivre en châtelaine, elle sait que la solution n’est pas de vendre tous ses biens : les pauvres qu’elle rendrait riches auraient tout de suite des métayers, l’ordre serait ainsi maintenu. C’est à l’éducation qu’elle confie la tâche de faire évoluer les mentalités.

 

La fin du roman est à la première personne : le narrateur délaisse son personnage et raconte comment, en cherchant des fonds pour éditer un journal, il est envoyé vers une certaine Mlle de Marignan – c'est-à-dire Aline. La fin du roman est particulièrement habile puisqu’elle apprend aux lecteurs ce qu’est devenue l’héroïne tout en donnant une garantie d’authenticité à l’histoire racontée. Un dialogue misogyne et sexiste tenu par deux personnages masculins du romans et rapporté par le narrateur vise à montrer aux lecteurs, en les faisant sortir de l’expérience d’Aline, que les idées n’ont pas encore évolué dans les mentalités.

 

            Les idées exposées dans Aline-Ali sont celles qu’André Léo développe, au même moment, dans La Femme et les mœurs [14], paru en 1869, riposte à l’ouvrage de Proudhon, De la justice dans la révolution… (1858). Répondant mot à mot aux arguments de son adversaire, elle insiste sur la fabrication de l’idéologie dans la rhétorique. À la créature-création maginée par les philosophes (figure de femme fabriquée par le discours des hommes), elle a donc réussi à opposer une autre figure, une figure littéraire et assumée comme telle (celle d’Aline). Le passage au roman lui permet de mettre en scène une autre « créature-création », mais qui, paradoxalement, est davantage réelle que celles qui hantent les discours des hommes. Comme dans de nombreuses œuvres de fiction écrites par les anarchistes, la création, la fable imaginée par l’écrivain vient ici s’opposer aux fictions sociales et politiques qui modèlent les représentations que nous avons du réel.

Aline-Ali est sans doute le roman d’André Léo le plus « moderne », en raison sans doute de l’imagination dont fait preuve l’auteure dans l’intrigue : l’idée du travestissement [15] répond à la thématique du faux (les fausses idées reçues sur les femmes, les faux principes de leur éducation, la fausseté des relations entre hommes et femmes, etc.). Et c’est grâce à ce travestissement – ou à cette mise en fiction – que le personnage (et à travers elle, l’auteure) parvient à démystifier la fiction d’une société prétendument égalitaire. Les femmes, hors de l’histoire, ne peuvent intervenir dans les affaires de la cité que par effraction : elles énoncent une parole inaudible. Le roman, avec son intrigue centrée autour du travestissement, met en scène cette effraction même. La parole de l’héroïne qui ne peut se faire entendre en disant « je », qui ne peut être sujet de sa vie qu’en usurpant une identité, met à nu le tragique de la condition féminine.



[1] André Léo, Aline-Ali, Paris, A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie, 1869.

[2] André Léo, ouv. cité, p. 47.

[3] Idem, p. 41.

[4] Idem, p. 46.

[5] Idem, p. 49.

[6] Idem, p. 69.

[7] Idem, p. 144.

[8] Idem, p. 146.

[9] Idem, p. 157.

[10] Idem, p. 267.

[11] Idem, p 267.

[12] Idem, p. 224.

[13] Idem, p. 225.

[14] André Léo, La Femme et les mœurs... [1ère édition : 1869, probablement publié à compte d’auteur], rééd : 1990.

[15] À la fin du siècle, Mme Astié de Valsayre, secrétaire de la « Ligue des femmes socialistes » (à qui Michel Zévaco ouvre les colonnes de L’Égalité) fait scandale en déposant à la Chambre des députés une pétition exigeant pour les femmes le droit au port du costume masculin.