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  L’INTERNATIONALE Documents et Souvenirs (1864-1878) par James Guillaume

En 1910, James Guillaume (historien libertaire Suisse) rassemble et édite des souvenirs, en y indiquant des propos et courriers, suite à l’exil de André Léo et Benoît Malon en Suisse, juste àprès la Commune de Paris ( page 169 à 171).

mardi 17 juin 2008, par Pierre Rossignol

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James Guillaume m’envoie à l’instant le billet qu’il a reçu de Mme Léo. Nous ne comprenons ni l’un ni l’autre le passage relatif à Lemaire ; je pense que cela concerne Perron ; je lui envoie le billet... Pour ce qui concerne les pass., s’adresser directement à James, à l’adresse convenue, ou à Perron, qui arrangeront.

Chères dames, recevez toutes les deux les amitiés fraternelles de votre dévoué.

Adhémar Schwitzguébel, graveur.

Saluez les amis à Paris.

L’ordre chronologique m’oblige à ouvrir ici une parenthèse relative à notre journal.

La ’Solidarité ne devait pas recommencer à paraître. Dans une nouvelle réunion des Sections montagnardes à la Chaux-de-fonds le 9 juillet, on s’était occupé des moyens de réunir les ressources nécessaires : mais nos finances étaient absolument épuisées par les sacrifices de tout genre qu’il avait fallu s’imposer, en particulier en vue du sauvetage des proscrits et des secours aux réfugiés. La section de Locle, désignée pour éditer et administrer le journal, ne voulut pas s’aventurer dans une entreprise incertaine, et déclara par une circulaire aux Sections ( 12 juillet ) qu’elle ne recommencerait la publication de la Solidarité que lorsqu’une base financière solide aurait été préalablement établie.

Le 13 juillet, le nouveau Comité fédéral - composé d’Alfred Andrié, monteur de boites, Sylvain Clément [1] photographe, Ali Eberhardt, horloger, Artur Haemmerh, monteur de boites, Alfred Monnier, guillocheur, Georges Rossel, horloger, Adhémar Schwitzguébel, graveur - annonçait aux Sections son entrée en fonctions par une ciculaire que signa Schwitzguébel comme secrétaire correspondant.

Une seconde circulaire du Comité fédéral, du 26 juillet, convoqua pour le 6 août une réunion des garants de la Solidarité : cette réunion qui eut lieu à Saint-Imier, exprima son mécontentement de la façon impudente dont Joukovsky avait engagé des dépenses qui n’avaient pas été prévues, et, à quelques exceptions près, les garants se refusèrent à couvrir un déficit dont il n’acceptaient pas la responsabilité. Mais la Section du Locle insista, et - j’achéve l’histoire des ces tentatives qui n’aboutirent pas - une nouvelle réunion de ceux des garants qui avaient fait un premier versement fut tenue aux Convers le 27 âoût ; au nom de cette réunion, Schwitzguébel écrivit à Joukovsky, le 3 septembre, pour réclamer une fois de plus les comptes de la Solidarité : il ne put les obtenir. Le projet de recommencer la publication du journal fut definitivement abandonné.

La Liberté, de Bruxelles, était devenue quotidienne au printemps de 1871, et le resta pendant quelque temps ; un sertain nombre de membres de nos Sections s’y abonnèrent, et la Liberté, en échange des abonnements pris par nous, se déclara prête à publier les communications que nous pourrions lui envoyer ; jusqu’à l’automne de 1871, elle remplaça ainsi pour nous, plus ou moins, l’organe qui nous manquait.

Il me reste, pour achever ce que j’ai à propos du sauvetage des proscrits de la Commune, à parler de l’arrivée à Neufchâtel de Mme Champseix et de Malon, et du voyage à Paris de mon ami Gustave Jeanneret.

Le mardi 23 mai, au moment de l’occupation des Batignolles par les Versaillais, Malon (Qui était maire du 17ème arrondissemen) avait été sauvé par un ami F.Buisson et sa vieille mère : celle-ci l’avait caché, au moment du péril pressant, chez le concierge d’une chapelle protestante ; on lui trouva ensuite une retraite plus sûre chez le statuaire Ottin (l’auteur

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du groupe de Polyphème, Acis et Galatée, qui orne la fontaine de Médicis, dans le jardin du Luxembourg) ; mais il fallait l’y conduire : ce fut le pasteur Edmond de Pressensè qui, bien que d’une opinion politique très opposée, se chargea de lui faire traverser, en lui donnant le bras, les rues encore toutes remplies d’officiers fusilleurs. Vers le 15 juillet, Malon quitta Paris pour se rendre en Suisse par la ligne de l’Est, accompagné d’Ottin et de Mme Ottin, et muni d’un passeport au nom de leur fils Léon. Les voyageurs, arrivès à Bâle, s’y arrêtèrent pour attendre Mme Champseix, qui ne les y rejoignit que huit jours plus tard ; Ostyn, membre de la Commune (19ème arrondissement), les y rencontra aussi fortuitement. Tous ensemble prirent le train pour Neuchâtel le mardi 25 juillet, après m’avoir télégraphié la veille pour m’annoncer leur arrivée. Ma femme était absente ; elle se trouvait depuis quelques jours, avec notre enfant, en visite à la campagne, chez son frère aîné, au canton de Vaud. Ma première idée avait été d’offrir l’hospitalité, sinon aux cinq voyageurs, du moins à deux ou trois d’entre’eux, chez moi et chez mes parents, qui m’y avait autorisé ; mais ils ne voulurent pas accepter, et se logèrent tous à l’hôtel. Le vieux statuaire qui servait de père à Malon voulait profiter de son passage à Neuchâtel et de mes relations pour faire connaître aux autorités compétentes une méthode d’enseignement du dessin dont il était l’auteur, et dont il espérait pouvoir obtenir l’introduction dans les écoles de la Suisse française ; sur ses instances, je le conduisis chez M. Louis Favre, professeur de dessin, qui le reçut poliment, mais froidement, et lui fit comprendre que la Suisse se suffisait à elle-même et n’avait pas besion des lumières de Paris. Toute la caravane repartit pour Genève le jeudi matin, excepté Mme André Léo, qui, se proposant d’entreprendre imméditement une campagne de conférences sur la Commune, et voulant commencer par la Chaux-de Fonds, où elle avait des amis, demeura encore trois jours à Neuchâtel. Le jeudi 27 juillet, j’écrivais à ma femme :

...Mme André Léo est encore à Neuchâtel jusqu’à dimanche ; elle va faire des conférences à la Chaux-de-Fonds, puis à Genève, j’espère que tu la verras lorsqu’elle repassera par ici.

Malon est parti ce matin. Je suis enchanté de lui ; j’ai rarement rencontré d’homme aussi sympathique. Tu le verras aussi lorsqu’il reviendra.

Mme André Léo loge à l’hôtel du raisin ; elle passe ses journées à travailer à un livre ; et elle m’a prié de venir chaque soir après souper la prendre pour faire un tour de promenade. Je le ferai avec grand plaisir, car sa conversation est très intèrressante. En même temps elle est simple au possible : ce matin je l’ai trouvée reprisant des bas, comme une vieille grand-maman.

Ma mère est remise ; elle est revenue hier s’informer si elle aurait à loger un de nos visiteurs ; mais ils ont voulu rester à l’hôtel. Je voudrais pourtant bien qu’on pût épargner à Mme Champseix, qui est pauvre, ses frais d’hôtel, mais comment faire ?

De la Chaux-de-Fonds, Mme Champseix adressa la lettre suivante, le mercredi 2 août, à Mathilde Rorderer et Elise Grimm, à Bischwiller, deux jeunes Alsaciennes avec lesquelles elle était liée d’amitié, et qui par son intermédiaire allaient devenir nos amies [2] aussi.

Chaux-de-Fonds, 2 août 1871.

Mes bien bonnes et chères amies, il me vient ce matin comme un soupçon, comme un remords presque, que je ne vous aurais point

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écrit mon arrivée en Suisse. Dans le grand nombre de lettres que j’ai expédiées de Bâle, il y a huit jours, aurais-je cru vous écrire et ne l’aurais-je point fait ? Mes amis me tourmentaient tant, m’arrachaient si souvent à ces lettres, auxquelles je revenais toujours, car elles portaient la joie de mon salut à ceux qui m’aimaient ! Répondez-moi vite (chez Mme Bovy, 14 rue des Granges), et pardonnez-moi si réelllement cet oubli a eu lieu ; car je croyais bien vous avoir parlé de ma plume, ainsi que de mon coeur.

Oui, me voici en Suisse, mais sans mes enfants. J’ai dû me cacher pendant deux mois pour disputer aux bourreaux de Versailles ma santé et ma liberté. Quelles scènes ! mes chères filles, quelles horreurs ! La pensée seule de les dire, de le dénoncer à la conscience humaine me consolait de vivre après tant de martyrs. J’en commence demain ici le récit public. Je le porterai à Genève, en Angleterre, partout où je pourrai être entendue [3] Plusieurs sont saufs ici : Malon, Vaillant, Lefrançais, Ostvn, Clémence ; mais que de morts ! que de vrais héros tombés !

Je pensais bien à vous ; mais je ne devais écrire que le moins possible, et je pensais que vous aviez de mes nouvelles par le jeune Lebloys. Je n’ai reçu vos lettres que peu avant mon départ... Maintenant écrivez-moi en toute libertè, tout de suite à la Chaux-de-Fonds, ou dans quelques jours à Genève, rue de Lancy, Carouge, chez Ch. Perron.

J’irai probablement en Angleterre très prochainement...

Votre sincère amie L. Ch. (Léodile Champseix)

Très peu de jours après, un second envoi de passeports fut fait de Suisse à Mlle Pauline P. dans le même sac de voyage ; ce fut Gustave Jeanneret, cette fois, qui se chargea de le transporter, en retournant s’installer à Paris. Mon ami avait en outre accepté une mission spéciale : celle de faire une enquête sur le sort de Varlin, celui de nos amis parisiens auquel nous portions l’intérèt le plus vif, et que nous voulions aider de tous nos moyens à échapper, s’il est possible, aux bourreaux de Versailles. C’était une croyance assez générale, à ce moment, que Varlin n’était pas mort, et qu’il se trouvait caché dans quelque retraite qu’il s’agissait de découvrir. Ce n’est qu’après qu’après plusieurs mois que le récit [4] qui paraît authentique, publié par le journal royaliste le Tricolore et reproduit par la Liberté de Bruxelles, des circonstances de son supplice, vint nous forcer à renoncer définitivement à l’espoir auquel nous nous étions cramponnés aussi longtemps qu’il fut possible.

A ma demande Gustave Jeanneret a écrit, cette année même (1905), les quelques détails qu’il a pu retrouver dans sa mémoire sur cet épisode ; je reproduis l’essentiel de la lettre qu’il m’a adressée à ce sujet :

Etc..

[1Clément avait fait, en mai 1871, une photographie de Bakounine, prise de face ; c’est un des plus connus parmi les portraits de ce révolutionnaire.

[2je ne dois la communication de cette lettre à l’obligeance de Charles Keller (Mathilde Roederer). :

[3De ces conférences, qui ne furent pas publièes, mais dont le manuscrit lui fut communiqué, B. Malon a extrait plusieurs passages cités dan son livre La Troisième défaite du prolétariat français ( pages 441, 450, 490) ; il indique en note le titre du manuscrit en ces termes : "ANDRE LEO, Les Défenseurs de l’ordre à Paris en mai 1871".

[4Ce récit a été imprimé à la P. 479 du livre La Troisième défaite du prolétariat français, de B. Malon. - l’officier qui commandait le peloton d’exécution, le lieutenant Sicre s’appropria comme un trophée la montre de la victime ; c’était la montre d’argent que les ouvriers relieurs avaient donnée à leur camarade après leur grève victorieuse de 1864, et qui portait ces mots gravés sur la cuvette : Hommage des ouvriers relieurs à Varlin. Septembre 1864. (Biographie de Varlin, par E. Faillet. pages 18 et 64),