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  Les vieilles actrices par J. Barbey d’Aurevilly

André Léo n’avait pas que des admirateurs : J. Barbey d’Aurevilly lui consacre un article dans son livre "Les vieilles actrices / le musée des antiques" ( page 151 à 158 )

mardi 29 juillet 2008

Madame André Léo

Au lieu d’elle, le beau papillon aux ailes bleues, nous avons eu madame André Léo, la sérieuse, grave, puritaine, et même quelque peu rechignée madame André Léo. Si ce n’est pas Minerve, c’est au moins son oiseau . . . Madame André Léo, que les Démocrates avancés, les Démocrates de la Commune, essayent — nuitamment encore — de nous donner pour une George Sand bien supérieure à la première. On peut risquer une prophétie. C’est avec madame André Léo, dont
on taille tout doux, en ce moment, la réputation en massue, qu’on tuera prochainement la gloire de madame George Sand. Les bulletins de Ledru-Rollin ne la sauveront pas !

Et de fait, cela se comprend très bien, du reste. Je l’ai dit ailleurs, il y a dans madame George Sand quelque chose qui sent encore l’ancienne femme comme il faut, dans la femme comme il ne faut pas. Il y a là je ne sais quoi de la race, fût-ce en bâtardise, du maréchal de Saxe. Quoiqu’elle l’ait bien changé, ce je ne sais quoi, en nourrice sociale, elle l’a malgré tout, malgré elle, malgré cette casquette de voyou qu’elle a plaquée parfois sur sa tête — la casquette qui pend dans le dos — comme le marquis de Saint-Hurugue, qui mettait sur la sienne le chapeau du Fort de la Halle dans les processions républicaines, et qui, là-dessous, n’avait pu enfariner son air marquis !

Madame Sand a fait tout ce qu’elle a pu pour effacer cette marque de son origine, elle ne l’a point effacée, et les Démocrates, les purs, les sévères, les absolus, les vrais citoyens, la voient toujours, et elle est pour eux la tache dans son rubis, à cette Rouge (1) Voir mes Bas-bleus.

Madame Sand a fait de la philosophie ; elle a fait de la république ; elle a fait tout ce qu’elle a voulu : c’était comme madame de Warrens avec Claude Anet, comme madame de Jully avec le chanteur Géliotte. La femme avait beau descendre, on voyait bien qu’elle descendait, ce qui implique qu’on vient de plus haut que ceux-là à qui on se donne.

Puis, à côté de cet air-là, à côté de cet air primitivement comme il faut, madame Sand a aussi l’air artiste, et dans quelques-unes des parties de son âme, elle l’est. Or, l’air artiste déplaît à ces forts démocrates, à ces grands simplificateurs ! Elle payera tout cela, madame Sand. Et voilà pourquoi madame André Léo, qui n’a pas tout cela, elle, sera, un de ces jours, instituée sur ses débris.

Madame André Léo n’a aucun vice rédhibitoire de naissance aux yeux secs de la Démocratie. Elle est née obscurément, petitement, dit-on, à Poitiers,- et elle n’est pas artiste. Prenez ses livres, qui, Dieu merci ! tombent dru depuis quelque temps, et dégagez-en son idéal.

C’est l’amour sans rêverie avec un paysan robuste, beaucoup de pommes de terre et pas de Dieu !

Madame André Léo est une prêcheuse de l’église de l’Infini, qui a remplacé l’église romaine et toutes les autres. Elle croit — le croit-elle ? — qu’il y a une chose qui au xixème siècle, le siècle du scepticisme et de la blague (les mœurs ont fiché le mot dans la langue), s’appelle le fanatisme religieux, et elle réclama contre, comme elle a fait l’autre jour à leur Parlotte. Déclamatrice sans bouillonnement, nature rêche, absolue, sans sources abondantes et profondes. Le meilleur de ses romans fut un Mariage scandaleux, où elle remuait des masses de gens, sinon de choses ; mais ce roman, qui promettait quelqu’un, — une personnalité littéraire, — n’a pas tenu sa promesse. Le louis d’or est tombé en billon : c’est la même effigie toujours, ce n’est pas le même métal, la même substance.

Elle a, comme écrivain, des prétentions à la raison, au caractère, peut-être au stoïcisme, qui sait ?... Mais qu’on aimerait bien mieux un peu de belle imagination et d’invention agréable !

Gracieuse à peu près comme une protestante, dans toute sa vie elle n’a eu qu’une jolie idée. Ce fut quand elle prit les deux noms de ses fils — André et Léo — pour s’en faire son nom d’écrivain. Ne marchandons pas ! c’est charmant.
Cela rappelle Cléobis et Biton, qui traînaient leur mère... Certes ! on regrette de voir les orgueilleuses opinions des harangueuses grotesques qui s’élèvent, en piaillant, pour’ l’heure, du fond de la Démocratie, à la femme qui a eu une idée si tendre, et qui, assure-t-on, tête et système à part, est une femme respectable, Une femme respectable ! Mais, dit- on, madame Niboyet l’est aussi. On peut être respectable et comique ; seulement, ici, ce n’est pas l’union qui fait la force. Comique et respectable... Comme c’est tant pis pour le respect !

Les harangueuses ! dans un temps où les harangueurs sont déjà de trop.

C’est le fouet d’Aristophane, — plus cruel que le fouet du général Haynau quand il fouetta les Hongroises insurgées, — c’est le fouet d’Aristophane, qui a écrit une Comédie des Harangueuses, qu’il
faudrait maintenant pour leur faire lâcher les tribunes où elles s’accrochent, pérorent et jettent leur eau de gargouilles oratoires, et leur faire regagner au plus vite leurs nourrisseries abandonnées !

Tant qu’il y aura une goutte d’huile dans notre douce Veilleuse, nous l’allumerons contre ces ridicules-là.

Et que la vieille bête de galanterie française — le chauvinisme de la femme — ne vienne pas nous accuser de brutalité avec le sexe faible ! Elle ne sont plus faibles. Elles ont l’illusion et l’jnsolence de la force. Elles veulent être hommes, qu’elles soient traitées comme les hommes, ces lutteuses contre nous, qui croient nous tomber ! et qui jadis avaient des bras pour faire autre chose...